Comment réaliser une fiction sonore sans micro de qualité ?

Les contraintes sont vos amies : écrire un scénario de fiction sonore sans moyens ?

Tu n’as pas d’argent, pas de micro, pas d’acteurs, mais tu veux quand même réaliser une fiction sonore ?

Pas de problème. Cela te demandera juste d’adapter l’écriture de ton scénario.

Certains ont accès à plus de matériel que d’autres ; ils ont des amis acteurs ; de l’expérience en montage et mixage sonore ; une cave bien isolée pour enregistrer. Ça offre plus de liberté, de choix.
Pour autant, même sans disposer de tout ça, tu peux créer une excellente ficson. Il faudra simplement adapter ton projet à tes moyens. La véritable créativité émerge quand on rencontre des contraintes, et ça peut conduire à un chef-d’œuvre. Analyse ce dont tu disposes, ce que tu n’as pas, et adapte-toi !
Cette série d’articles te fournira des pistes pour orienter ton écriture en fonction des difficultés que tu rencontres, et te donnera en prime des exemples concrets. Plus d’excuses pour repousser la création à plus tard !


Les studios d’enregistrement ça coûte cher, et tu n’as pas à ta disposition un microphone dernier cri pour enregistrer de chez toi. Certes. Mais tu vis au XXIe siècle et tu lis cet article, j’en déduis donc que tu disposes soit d’un ordinateur, soit d’un téléphone. Probablement les deux, soyons honnêtes. Tu disposes donc bien d’un microphone, et tu peux l’utiliser.

D’ailleurs, entre l’ordinateur et le téléphone, je te recommanderais probablement d’enregistrer avec ton téléphone. À toi de tester et de vérifier, mais d’expérience le son d’un téléphone est souvent meilleur que celui d’un ordinateur.

Ton téléphone ne te donnera pas la qualité sonore d’un studio d’enregistrement professionnel, ne nous leurrons pas. Mais est-ce un problème pour autant ? Non. Tous les auditeurs ne sont pas des ingé sons. Ils peuvent se contenter d’un son imparfait, avec quelques pops, un léger bruit de fond… Et puis, même sur téléphone, tu peux améliorer le rendu de ton enregistrement. Voici quelques conseils pour améliorer la qualité de tes prises !

Améliorer ton son

Éviter la réverbération

C’est bien connu maintenant, le son, c’est des ondes. Quand tu parles, les ondes sont diffusées jusqu’à rencontrer une surface, sur laquelle elles rebondissent. Plus les surfaces sont lisses, plus elles vont rebondir, et plus tu vas avoir de la réverbération (en gros). Et la plupart du temps, on veut éviter ça. Il faut donc briser ces ondes.

En règle général, en l’absence d’un studio, enregistre un maximum dans une pièce bien meublée et pas trop grande. N’hésite pas à ouvrir tes placards, les remplir d’un maximum de livres, etc. L’une des choses les plus importantes, ce sera le mur devant toi, car c’est là que l’onde va rebondir en premier.
Mais il se peut que cela ne soit pas possible, ou que malgré ça, le son garde encore une réverb. Pour régler ce problème, tu peux donc tout simplement te mettre… sous une couette !
Alors oui, tu auras chaud et il faudra être absolument immobile pour ne pas entendre le bruit du froissement de tissu. Mais la couette va non seulement t’isoler soniquement de l’extérieur (un peu, du moins), mais elle va, avec tous ses plis, totalement briser les ondes sonores, améliorant donc énormément la qualité de ton enregistrement.

Petit exemple en son :

Filtre anti-pop maison

Si tu débutes dans l’enregistrement sonore, sache qu’il y a un ennemi commun à tous les acteurs : les plosives. Qu’est-ce qu’une plosive ? C’est une lettre, souvent la lettre p, qui ont tendance à exploser (d’où le nom, je crois) quand on la prononce. Cela conduit souvent à une saturation, ou tout du moins, à la dégradation de la qualité de l’enregistrement.

Si l’industrie du son a trouvé une solution avec les filtres anti-pop, tu n’en auras peut-être pas à ta disposition, encore moins pour ton téléphone.

Pour en faire un maison, munis toi d’un mouchoir et de ton téléphone, et suis le tutoriel dans le lien ci-dessous :

Adapter ton scénario

Malgré tout ça, tu entends bien que ton son n’est pas super, que l’auditeur va réagir. Dans ce cas là, je te propose une mesure préemptive : justifier la qualité moindre de ton enregistrement en l’intégrant dans la diégèse de ta fiction sonore. Pour être plus clair, faire en sorte que le son pourri fasse partie de l’histoire.

Laisse-moi t’expliquer et te donner un exemple concret.

Quand on parle de fiction sonore, on peut rapidement penser à des fictions immersives, qui sont de véritables films sans images. De nombreux acteurs parlent dans des lieux variés ; on ressent la taille de la pièce, s’ils sont en intérieur, en extérieur, il y a même parfois de la musique pour accompagner l’action. C’est bien, mais pour arriver à un résultat immersif et de qualité, ça peut être compliqué.

Ce vers quoi j’aimerais attirer ton attention, c’est vers ce que j’appelle le found footage. En général, on le connaît bien dans le milieu du cinéma : ces films qui prétendent être des documentaires, ou des images retrouvées a posteriori d’un évènement. Le Projet Blair Witch en est un excellent exemple ! Le found footage, ça existe également en fiction sonore ! Et parce que c’est sensé être enregistré par un humain, ça justifie la qualité dégradée du son.

Ta fiction peut donc prendre la forme d’une émission de radio, d’une série d’appels téléphoniques, de messages vocaux, et tu peux aller encore plus loin ! Pourquoi pas un audioguide dans un musée ? Un appartement sous surveillance par la police ? Un journal de bord ? Une machine à laver intelligente qui enregistre tout à votre insu ? Laisse ton originalité s’exprimer !

Quelques exemples qui ont déjà été faits :

  • Dans Lumière Noire (2021) de Medhi Bayad, on suit une émission de radio clandestine dans un futur proche.
  • Dans Calls (2016) de Timothée Hochet, on écoute des appels durant lesquels des évènements étranges se déroulent.
  • Dans Élysée (2026) de Roman Facerias-Lacoste, on retrace la destruction du palais de l’Elysée à travers des enregistrements clandestins faits dans les différentes pièces du bâtiment présidentiel.

Comme tu pourras le constater, dans ces fictions, le son est rarement parfait. On entend parfois de l’écho, le son est tordu, sur-compressé… Et ça ajoute à l’immersion, à la sensation de réel. Un auditeur peut tolérer un son de qualité moyenne si cette qualité est justifiée. Je ne te dis pas que ces réalisateurs ont tourné avec leur téléphone (au contraire), mais pour certains, est-ce que ça aurait été grave s’ils l’avaient fait ? Souviens-toi, il est plus facile de détériorer un son que de l’améliorer. Utilise cette information à ton avantage.

Cas pratique

Bon, tout ça c’est bien sympa, mais toi tu as déjà une idée de scénario, et tu n’es pas certain-e de comment l’adapter de cette manière. Voici un cas concret.

Tu es en train d’écrire un polar. Le pitch : un adolescent d’une bonne famille, Jean, a disparu. Dans ta fiction, on suit un enquêteur qui interroge ses proches, et qui réalise que quelque chose ne tourne pas rond. Tout le monde semble dissimuler des choses. Qu’est-il arrivé à Jean, et que cache cette famille ?

Tu disposes uniquement d’un téléphone pour enregistrer. Super, il est temps d’adapter le scénario.

D’abord, questionne-toi : que peux-tu supprimer, qu’est-ce que tu dois garder ? La présence de l’enquêteur est-elle nécessaire, du moins comme personnage principal ? Peux-tu le remplacer par quelqu’un d’autre, ou t’en passer complètement ?

Petit à petit, en fonction de tes choix, de nouvelles problématiques peuvent apparaître, souvent pour des raisons de cohérence. Par exemple, même avec les méthodes citées précédemment, je ne réussis pas à bien améliorer la qualité de mon micro, donc je décide de faire un choix radical : ce que l’auditeur écoute, ce sont des enregistrements trouvés sur le téléphone de l’adolescent disparu. Messages laissés sur le répondeur, mais aussi messages vocaux sur WhatsApp, enregistrements sur l’application magnétophone, etc. Mais comment présenter le personnage de l’enquêteur là-dedans ? Je pourrais lui faire passer un appel pour présenter la situation initiale, dire qu’il écoute les messages, etc. Mais je trouve que ça manquerait de logique. Je décide de modifier alors toute la base, et de m’emparer du médium du podcast totalement.

La protagoniste, Elsa, enquête sur la disparition de son frère aîné, Jean, qui a eu lieu il y a dix ans, sur laquelle il n’y a pas vraiment eu d’enquête. Pour se donner du courage dans cette aventure, et peut-être trouver de l’aide parmi d’éventuels auditeurs, elle décide de faire un podcast. Ça tombe bien, elle a trouvé dans le grenier le téléphone de Jean. Elle écoute la messagerie, remplie de messages de membres de la famille, d’abord anodins, puis inquiets quand il ne revient pas ; des vocaux de harceleurs sur les réseaux sociaux ; et puis des enregistrements stockés sur une application cachée, qui révèlent le grand secret de son frère. Et puis, en plus de ça, Elsa va interroger sa propre famille, les enquêteurs de l’époque, pour comprendre pourquoi il n’y a pas eu d’enquête ; elle les enregistrera à leur insu (ou non) avec son téléphone, et pourra diffuser certains extraits. Et peut-être que, comme elle diffuse son podcast en « temps réel » (et que c’est une véritable personne qui existe dans la vraie vie), ça attire les foudres d’un corbeau, qui la menace dans un appel qu’elle a réussi à enregistrer, qui sait ?

Bref. Comme tu le vois, l’idée de base est vaguement là, mais on lui a donné une originalité supplémentaire en jouant avec les possibilités du médium. N’hésite surtout pas à pousser les choses, à expérimenter !

Je te retrouve bientôt dans le deuxième article de cette série : que faire si tu n’as pas d’acteurs ?